Entretien Alain Brossat, philosophe

Alain BrossatRetranscription de l’entretien avec Alain BROSSAT

Alain Brossat est philosophe, membre du réseau interdisciplinaire Terra, spécialisé dans l’étude des migrations et de leur gestion étatique, enseignant-chercheur rattaché à la Maison des Sciences de l’homme Paris-Nord.

Quelques extraits :

L’étranger incarcéré, il va être précisément du côté de ce qui montre qu’il y a de l’inintégrable. Et que l’inintégrable, il n’est pas seulement ce qui va justifier des politiques de l’exclusion, du rejet. Mais il est aussi ce qui va manifester la permanence d’un danger. C’est une nouvelle figure non pas des classes dangereuses du 19ème siècle, mais des catégories dangereuses. Et ça, politiquement, c’est… disons… pour les politiques sécuritaires successives dans nos latitudes… dans non configurations… c’est un élément extrêmement précieux parce que c’est ce qui permet de justifier tout quoi… ce qui permet de justifier un gouvernement qui, de plus en plus, prend les accents d’un gouvernement à la sécurité. De la même façon qu’un gouvernement… disons… à la santé sanitaire, etc, un gouvernement à la sécurité, donc ce qui va justifier la démultiplication des dispositifs… mécanismes… des mécanismes sécuritaires… c’est-à-dire cette idée qu’il y a là quelque chose comme un élément qui est constitutivement ingouvernable, inintégrable… absolument inintégrable… et qui donc, doit faire l’objet de politiques qui combinent le disciplinaire, le punitif et qui vont bien sûr permettre aussi de faire en sorte que la figure de… de… j’dirais… du vomissement, de l’exclusion comme vomissement. Or, l’expulsion hors de la supposée communauté nationale, ça va demeurer comme un enjeu persistant, qui ne s’épuise pas. Voilà.

Donc, la prison, de ce point de vue là, en tant qu’elle est un lieu de confinement d’étrangers, en tant qu’elle montre quelque chose dans un enjeu racial, ça, c’est tout à fait important. Elle montre qu’il y a des races dangereuses. Elle est un dispositif utile dans son dysfonctionnement permanent même. C’est ça.

[…]

La complexité du problème, elle est bien là. C’est que le public, le public aussi veut ça. C’est-à-dire qu’on vit dans ce déni… dans ce déni de ce qu’est effectivement la prison dans un pays comme la France. Si ça n’était effectivement que le problème des pouvoirs publics et de leur mauvaise foi, ça serait rien j’ai envie de dire. Mais ce qui est vraiment le cœur du problème, c’est la connivence entre la plus grande partie du corps social qu’est tous ceux qui ont jamais eu de problèmes avec ça – qui sont quand même l’immense majorité, les leurs, ni les proches, etc – et les pouvoirs publics.

L’installation de la prison comme problème absolument criant quoi, du point de vue… disons… des normes civilisées aujourd’hui, tient au fait qu’il y a un vaste consensus sociopolitique entre des fractions dominantes je dirais de la population qui veut pas savoir ce qu’est la prison effectivement, qui est bien contente que ça existe pour toutes sortes de raisons plus ou moins fantasmagoriques, et les pouvoirs publics naturellement.

[…]

Pourquoi il y a pas des piscines dans les prisons ? Ce serait bien s’il y avait des piscines pour que les gens se baignent. Parce que c’est un lieu d’exception !

Si vous allez dans n’importe quel lieu, n’importe quel hôtel à la gomme ou chez les particuliers, il devrait y en avoir, c’est pas si cher que ça. Mais il ne doit pas y en avoir parce que c’est un lieu d’exception et que s’il on avait une piscine alors ce serait un lieu de normalisation. D’ailleurs, c’est pas pour rien qu’à chaque fois que vous avez une question sur les parloirs intimes, il y a toute de suite une levée de boucliers disant du bunker… du bunker sécuritaire… Ben non, pas de prison cinq étoiles ! Qu’est-ce que ça veut dire pas de prison cinq étoiles ? ça veut dire qu’il faut garder le caractère d’exception, que la prison doit être un conservatoire de l’exception. Le problème c’est qu’en général, on n’identifie pas quel est l’enjeu.

L’exception, dans le cas de la prison – donc cet espace dans lequel on travaille sur les corps abjects, sur les corps indésirables, etc. – eh bien, c’est directement en lien avec la souveraineté, la façon dont la souveraineté se montre. Et elle se montre comment la souveraineté? Elle se montre évidemment dans la manière dont elle est à la fois extérieure et intérieure au champ du droit. Car elle dit le droit, elle a la capacité de… elle a la capacité de… de… de reformuler le droit ou de dire, là y a pas le droit…

[…]

La dimension du punir est devenue aveugle à ses propres fins dans nos sociétés. Et ça, c’est devenu tout à fait préoccupant. Bon, c’est une spirale infinie. Y a pas de raisons que ça s’arrête. Toutes sortes de politiques obscurantistes peuvent prospérer là-dessus. Précisément parce que les doctrines, les éléments de doctrine…d’ailleurs, si on fait une comparaison avec l’Antiquité, la cité grecque, la cité athénienne, elle sait très bien pourquoi elles pratiquent l’ostracisme. Pour nous, c’est un truc vraiment bizarre l’ostracisme. Pourquoi ? Parce que ça consiste à chasser de la cité, ce qui est quand même une punition terrible, surtout dans ce monde là, envoyer sur des îles éloignées quelqu’un qui n’a rien fait, qui n’a strictement rien fait. Mais simplement parce que sa popularité, sa popularité, qui peut être une popularité fondée sur des éléments positifs, risque de créer la tentation du pouvoir personnel. Donc, on le vire. Et, ad vitam eternam. On peut dire, pour nous, selon nos sensibilités, c’est un dispositif extraordinairement injuste. Mais, du moins, les Athéniens savaient pourquoi ils faisaient ça. Parce qu’y avait une crainte persistante de la dictature, plutôt de la tyrannie, du pouvoir personnel exorbitant ; etc. Parce qu’on en avait fait l’expérience, etc. etc., parce qu’on en a fait les preuves. Donc voilà. C’était un dispositif pratique. D’exception. Mais incrustée dans la démocratie, dans sa défense. Donc voilà, ils savaient ce qu’ils faisaient. En établissant ce mécanisme là quoi. Nous, et j’dirais, d’autant plus maintenant que la peine de mort a disparu…Donc, je veux dire, l’exception n’a plus de statut de ce point de vue là. On veut pas savoir. On veut pas savoir avec les longues peines. On veut pas savoir ce qu’on fait avec la double peine. Surtout pas savoir. Et le corps social ne va pas contre, parce que quelque part, ça rassure que ces choses là existent. Sans doute parce qu’il a encore et toujours besoin…disons…pour employer une expression facile…de bouc émissaire, ou en tout cas de figures de l’indésirable, qui vont lui permettre de sauvegarder ce qui reste comme fondement d’une supposée identité commune. J’fais des fantasmagories pures. C’est pas ça qui va sauver l’identité commune. Mais voilà, ça fonctionne comme ça. C’est un peu le cerveau reptilien du corps social qui fonctionne de cette manière là.

[…]

Vous pouvez aussi télécharger l’intégralité de l’entretien d’Alain Brossat

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